IN SITU: Lifepatch – L’histoire du Tigre et du Lion

Christoffel Collection MAS
16 September - 07 January 2018
M HKA, Antwerp

Lifepatch est une organisation communautaire fondée en 2012 à Yogyakarta, en Indonésie. Elle organise des pratiques transdisciplinaires, engageant le dialogue entre les arts, la science et la technologie afin de développer un usage utile de ressources technologiques, naturelles et humaines dans la région. Comme dans bon nombre de collectifs artistiques en Indonésie, la collaboration et l’interdisciplinarité sont au cœur des réalisations de Lifepatch.

 

Le projet au M HKA, intitulé L’Histoire du Tigre et du Lion, se concentre sur les relations entre deux personnages clés de l’histoire coloniale néerlandaise en Indonésie : Hans Christoffel et Si Singamangaraja XII. Au début du XXe siècle, le Suisse Christoffel a servi en tant que capitaine dans la Légion royale des Indes néerlandaises, avec pour mission d’assassiner les rois tribaux et les chefs traditionnels en Indonésie. Son jeu « du chat et de la souris » avec Si Singamangaraja, leader spirituel et politique du peuple batak à Sumatra est entré dans la légende, conférant à Si Singamangaraja le statut de héros national. Si Singamangaraja (qui signifie « le roi lion ») a finalement été tué en menant une guérilla de résistance par la brigade de Christoffel, dite « Colonne Tigre ».

 

Christoffel a voyagé à travers toute l’Indonésie, accumulant armes et artefacts provenant des tribus qu’il a décimées. Il s’est finalement installé à Anvers après avoir épousé Adolphina van Rijswijck, la fille du bourgmestre Jan van Rijswijck, et a ensuite légué sa collection au Musée ethnographique de la ville. Pour son exposition au M HKA, Lifepatch présente une sélection de choix de ces artefacts et de nouvelles œuvres, toutes liées à ces deux personnages et à leur histoire singulièrement entremêlée. L’exposition met en lumière les récits contradictoires ayant joué dans les rouages du pouvoir et du colonialisme.

 

L’exposition est partie d’une recherche autour de la collection Christoffel, aujourd’hui conservée au MAS à Anvers. Après avoir étudié la collection au musée, Lifepatch a poursuivi sa recherche dans la province de Sumatra du Nord afin de recueillir d’autres récits liés à Si Singamangaraja, Christoffel, et l’occupation néerlandaise de la région. Lifepatch a découvert que malgré le fait que bon nombre d’artefacts soient aujourd’hui conservés dans des musées à l’étranger, les histoires et les légendes sont encore bien vivantes parmi les peuples de Sumatra du Nord. Ainsi, ces populations croient et transmettent des histoires liées à ces événements, en dépit de l’absence d’artefacts et les questions de véracité des faits relatés. La vérité doit-elle être vérifiée par des objets, ou est-elle analogue aux croyances et ne requiert donc pas de preuves physiques ? La version offerte par le musée est-elle plus fiable que les versions que se racontent les habitants de Sumatra du Nord ?

Dans L’Histoire du Tigre et du Lion, Lifepatch présente le fruit de sa recherche, qui comporte des artefacts historiques, des œuvres d’art et du matériel d’archives, ainsi qu’un narratif qui relie toutes les expositions et tente de mettre en avant la complexité de cette histoire.

 

Le programme IN SITU du M HKA propose des expositions monographiques à échelle moyenne d’artistes importants du monde entier, en début ou en milieu de carrière. Le programme se concentre sur la commande de nouvelles œuvres et la mise en exergue de pratiques expérimentales dans l’espace d’exposition le plus vaste et le plus atypique du M HKA.

 

L’exposition de Lifepatch est présentée au M HKA dans le cadre d’Europalia Indonésie.

L’exposition a été élaborée en partenariat avec AIR Antwerpen et le MAS – Museum aan de Stroom.

Items

Une entité de l'esprit / Réplique de Gajah Dompak

Les peuples batak racontent que Si Singamangaraja XII avait une épée spéciale qui se transmettait par héritage et ne pouvait être utilisée que par ceux que Si Singamangaraja avait lui-même choisis. L’épée, appelée Gajah Dompak, avait deux lames qui se faisaient face, avec la partie tranchante vers l’intérieur. Contrairement à d’autres armes, la Gajah Dompak n’était pas conçue pour tuer. Il s’agissait plutôt d’une arme symbolique de paix qu’on voit sur le drapeau de la dynastie Si Singamangaraja. La Gajah Dompak est considérée comme une épée mythique, voire conceptuelle, sachant que son existence physique ne peut être prouvée.

Épices tropicales – Arôme de Paix

Les Néerlandais ont longtemps tenté de conquérir Sumatra parce que, comparée à Java, l’île de Sumatra était censée représenter l’avenir du commerce agricole et des ressources naturelles. L’encens « arôme de paix » véhicule le message que de nombreuses matières premières sont des dons de la nature que les gens utilisaient à l’origine comme des épices pour la santé, les rites et coutumes et pour la pratique religieuse. Cet arôme est l’odeur de la paix et du respect mutuel plutôt que la cause de brutalité et de violence.

Artefacts

Collectionner les artefacts peut être considéré comme de la documentation et de l’archivage historique. D’une part, il s’agit d’une forme d’enregistrement qui peut raconter ce qui s’est déroulé par le passé. Et d’autre part, cela révèle beaucoup de choses, bonnes ou mauvaises, permettant d’envisager l’avenir.

Collection de bannières 

Ces fanions sont intimement liés au savoir-faire régional d’Indonésie en matière de teintures naturelles. Les fanions sont fabriqués à la faveur d’une technique naturelle de teinture « nouer-lier-teindre » qui s’appuie sur les trois couleurs principales des Batak : le rouge, le noir et le blanc. Ces techniques de teinture sont complexes. Traditionnellement, le peuple batak, comme de nombreuses autres tribus en Indonésie, utilise cette technique dans la vie quotidienne. Mais aujourd’hui, les gens la connaissent moins en raison du détachement croissant des savoirs locaux.

De Toba vers le monde

Écrire une carte postale est un moyen simple d’exprimer un message bref et unique. Au cours du processus de préparation de cette exposition, des communautés de Sumatra du Nord, et en particulier les populations toba, ont participé à ce travail, de manière directe ou indirecte. Les messages de ces cartes postales représentent leurs attentes vis-à-vis de l’histoire de leurs ancêtres et de leur culture actuelle.

Au nom de la Lumière

Stencil sur plastique transparent

Il y avait différentes formes d’occupation coloniale dans la région de Sumatra du Nord, en particulier dans la zone où Si Singamangaraja XII menait sa guérilla de résistance. À l’apogée du colonialisme et de la mission Zending (missionnaires allemands protestants), une crise profonde a traversé les pays Batak, engendrant du changement à mesure que l’occupation coloniale s’accélérait et que le christianisme se répandait à Sumatra du Nord. Les drapeaux représentent les missions stratifiées et convergentes de Zending et des colonisateurs néerlandais dans leur conflit avec la culture indigène.

Ce type de canon naval, rentaka en malais, était fabriqué en dimensions diverses, allant de 20 à 250 cm. Il est dérivé d’un canon naval du XVIe siècle et remplissait de multiples fonctions dans l’archipel malais : envoyer des signaux, pour des célébrations, comme monnaie d’échange, comme dot… Mais à Aceh, ces canons étaient principalement utilisés pour exiger le péage dans l’État de Malakka. En 1600, la première admirale d’Aceh, Malahayati, a vaincu la flotte néerlandaise. Après cela, la flotte britannique et néerlandaise ont longtemps respecté l’autonomie d’Aceh.

Souvenirs lucides

Ces œuvres holographiques représentent la prestigieuse carrière de Hans Christoffel. Toutefois, c’est précisément au moment où sa réputation atteint son apogée que Christoffel décide de quitter l’armée. Il se distancie de son ancienne vie et tente d’enterrer l’histoire de ses guerres sanglantes et de sa cruauté. Sa vie a changé sous l’influence de sa femme : il s’est détourné de la violence coloniale pour se consacrer au pacifisme et la religion.

Mon Message à Tanah Toba

Par l’usage de ces cartes postales, le collectif Lifepatch encourage les visiteurs à écrire leurs propres messages en réponse aux messages des Toba et à entremêler l’histoire de Hans Christoffel et de Si Singamangaraja XII. Les messages seront remis aux habitants de Sumatra du Nord.

Mission au nord de Sumatra

Série de photographies des archives du MAS et du KITLV

Les histoires de Hans Christoffel, de L’Armée royale des Indes néerlandaises, et en particulier celles des forces de la Maréchaussée de Christoffel, connue comme la « Colonne Tigre », sont bien documentées. Cette série de photos montre la façon dont les forces se préparaient sur le plan logistique pour la mobilisation dans les pays Gayo, Alas et Batak, situés dans la région d’Aceh à Sumatra. Ils étaient très bien entraînés pour leur mission spéciale à Sumatra : localiser le chef des Batak Toba, Si Singamangaraja XII.

Le prêtre d’acier (Pendeta Tanpa Noda)

Si Singamangaraja XII a inspiré plusieurs versions de son histoire, et plus spécifiquement des circonstances de sa mort. Lors de la recherche de Lifepatch à Sumatra du Nord, ils ont entendu au moins cinq histoires différentes sur sa mort et celle de sa famille pendant la bataille. Un élément était cependant récurrent dans tous les récits : Si Singamangaraja XII avait un pouvoir immortel qui ne pouvait être anéanti que par un contact physique avec du sang. On raconte que Si Singamangaraja XII a perdu son pouvoir parce qu’il a été maculé par le sang de sa fille en la tenant dans ses bras.

Représentation sur base de l’imagination

Se servir de son imagination est une manière de représenter visuellement un personnage historique. Il n’y a pas de documentation photographique de Si Singamangaraja XII. C’est-à-dire qu’en Indonésie, l’archivage et la documentation sur des héros historiques tendent à se faire et à se conserver par le biais de l’historialisation orale. Lifepatch a rencontré un certain nombre d’artistes dans le pays Batak à Sumatra et leur a demandé de faire le portrait de Si Singamangaraja XII.

Tarombo

Après la mort de Si Singamangaraja XII, la Colonne Tigre, menée par Hans Christoffel, a capturé les membres de sa famille. Plusieurs de ses enfants, surtout les hommes, ont été exilés de leur pays natal afin de réduire l’influence des successeurs de Si Singamangaraja XII, qui auraient pu provoquer une nouvelle vague de résistance et représentaient en ce sens une menace pour l’avenir. L’arbre généalogique Tarombo des Batak est une méthode qui permet de retracer une lignée, en l’occurrence celle de Si Singamangaraja XII. Lifepatch a reçu le Tarombo de ses arrières-petits-enfants, qui vivent aujourd’hui en citoyens ordinaires.

Tiada Awal Tiada Akhir (Il n’y a ni début ni fin)

Vidéo à deux canaux

La technologie et les médias actuels permettent non seulement d’apprendre des choses sur les événements passés et présents, mais aussi de les remettre en question et de les interroger. Les séquences à gauche montrent des lieux où Si Singamangaraja XII est né et a grandi, dans la vallée de Bakkara, sur les rives du lac Toba, et les séquences de droite sont filmées à Sionom Hudon, au bord d’une petite rivière, dans une région montagneuse couverte de forêt où Si Singamangaraja XII est mort après être tombé dans une embuscade de la brigade de Christoffel. Pendant sa période de recherche dans le nord de Sumatra, Lifepatch a appris que les gens de la région, en particulier les habitants de la vallée de Bakkara et de Sionom Hudon, entretiennent toujours intensément la mémoire de Si Singamangaraja XII. Les citations dans la vidéo sont reprises de ce qu’ils disent de lui.

Hommage à Boru Lopian, 2017

Vidéo à canal unique : documentation de la performance Marsiteka

La performance s’inspire de Boru Lopian Sinambela, une des filles de Si Singamangaraja XII qui s’est jointe à la guerre et est morte avec son père et deux frères. En Indonésie, elle est une héroïne peu connue, mais considérée comme une adolescente très courageuse. À partir de plusieurs récits, il y a deux aspects majeurs de son implication dans le combat que Lifepatch souhaite mettre en lumière. Premièrement, elle offrait prière et guidance quant à la direction à prendre dans un état de transe. Deuxièmement, elle a pris les armes et a combattu sur le champ de bataille. Ainsi, les artistes désirent considérer Boru Lopian comme l’une des figures clés de la guerre batak menée par Si Singamangaraja XII.